Le futur est là, devant moi, et je ne le vois pas...
Hier soir la peur, ce matin un sentiment d’échec planait au dessus de ma tête. La nature était calme mais je n’entendais plus les arbres respirer, le ciel était gris et l’eau de la mer lui ressemblait aussi. La route était déserte, la moto que nous avions remarquée sur le bas côté de la route depuis plus de dix jours était toujours là mais gisait cette fois ci sur le sol, je compris qu’elle commençait à être dépouillée (nous étions d’ailleurs surpris qu’elle ne le soit pas avant).
En franchissant le Col de la Gineste, je me suis retournée et j’ai aperçu au loin les sommets qui surplombent la baie de Cassis, ils étaient éclairés par quelques rayons de soleil qui avaient réussi à filtrer les nuages. Le reste du tableau était gris, les vignes, les pins, la terre et l’eau. Les dégradés de rouge du Cap Canaille étaient masqués par ce trop plein de gris.
Le taxi me regardait faire, du coin de l’œil silencieusement, il se doutait que quelque chose n’allait pas.
Une cliente se plaignait de ses maux et ses mots se perdaient dans l’espace, j’étais ailleurs.
En arrivant à destination, j’ai plongé ma main dans mon sac comme pour chercher de l’aide. J’en ai sorti le « Manuel du Guerrier de la Lumière » et j’ai commencé à lire sans m’arrêter. J’ai senti que mon esprit cherchait une réponse ou bien cherchait-il une validation à ce qu’il venait de comprendre… Mais je cherchais éperdument et les gens autour de moi devaient sans doute se dire que ce livre était passionnant.
Soudain mon nom fut appelé, et mes yeux se sont rivés sur le poste de commande, j’ai ressenti comme un vide, une angoisse, je me retrouvais seule. Les yeux n’étaient plus là pour me soutenir, je ne pourrai jamais remettre le livre que j’avais réservé pour eux et les passages qui m’avaient semblé importants et sur lesquels mon choix s’était porté.
Et si l’impression que j’avais eu vendredi en sortant de la salle était vrai ? Et si son dernier sourire était bien le dernier ?
Je gisais maintenant sur cette chaise comme cette vieille moto, dépouillée de mon âme, au milieu du désert, et j’allais devoir à nouveau combattre mais pour quoi, mais pour qui ? Je me replongeais dans ma lecture avant que la porte ne s’ouvre et soudain mes yeux se portèrent sur cette phrase : « Le guerrier de la lumière n’a pas toujours la foi ». Je compris que je venais de perdre la foi, je retombais dans ce néant qui allait m’engloutir. Mon nom fut appelé, je pris mon livre à la main comme pour me raccrocher à une âme et je sentis des larmes couler tout au fond de mon cœur.
Je me suis allongée sur la table et, pour la première fois, j’ai pleuré longtemps. J’ai senti cette solitude m’envahir, ma gorge était nouée, ma poitrine souffrait, mon cœur me faisait mal. J’ai regardé la caméra - mes yeux remplis de larmes étaient devenus aveugles - des gouttes coulaient sur mes tempes, je sentais que mon cœur était à la dérive. Je fixais cette caméra de toute mon âme mais je savais que personne ne me regardait, les yeux n’étaient plus là pour moi.
J’avais sans doute commis une erreur, mais laquelle ? J’étais persuadée de ne pas m’être trompée. Où avais-je donc failli ? J’ai repris le livre à partir du début pour essayer de comprendre. Aurais-je agi trop tard à cause de mon aveuglement ? Suis-je devenue folle et tout ceci n’est qu’un tissu d’inventions, serais-je en train de confondre réel et imaginaire ? Suis-je en train de plonger définitivement dans la folie ? L’imaginaire aurait-il pris le dessus sans que j’en ai conscience ?
Une seule chose était vraie, je m’étais trompée et toute cette histoire était peut-être le fruit de mon esprit et de mes divagations.
Pourtant, une voix dans ma tête me disait que je n'avais pas tout compris, que j’avais sans doute perdu la foi mais que je me devais de continuer…
J’étais pourtant certaine du dénouement et peut-être était ce là mon erreur ? Peut-être ai-je jugé trop vite avoir atteint mon but et je me suis laissée dépasser par les évènements. Je pensais détenir la clé, le pouvoir, la force, et je n’étais qu’une simple femme mortelle et démunie, comme tout homme sur cette terre, pensant pouvoir contrôler le monde et sa vie alors qu’elle ne contrôle rien.
J’ai cru détenir les clés du paradis et je suis retombée en enfer à cause de mon orgueil et de ma vanité. J’avais oublié que l’homme ne possède rien, il n’est même pas propriétaire de son corps car tous « ses biens ne dépendent pas de lui", il n’a aucune liberté d’action sur la pérennité de ce qu’il possède ou bien a-t-il des dons de voyance ! En effet, un divorce, un accident, une maladie peut tout lui ôter du jour au lendemain. J’avais oublié de rester humble et d’user de la seule chose qui m’appartient, mon âme. Je suis redevenue une esclave, une esclave du temps aussi la nature m’a abandonné, les couleurs se sont envolées, les sons et la musique ont déserté mes oreilles, l’humain aussi a fuit.
Je suis sortis de la salle les yeux baignés de larmes, consciente de mon échec. J’ai marché droit devant moi, j’ai salué la manipulatrice qui était assise au poste de commande et j’ai marché droit devant. Je ne voulais pas entrer dans le taxi dans cet état. Aussi, je me suis arrêtée prendre un café et déjà une voix Corse volait dans le couloir. J’ai pris mes affaires et je suis allée la rejoindre. Une cliente attendait assise sur le siège avant de la vieille Mercedes, je me suis installée à l’arrière, en silence, et nous sommes partis.
Tout au long du chemin de retour, j’ai repensé à tout ceci et j’ai revu cette Tour de l’horloge, les cloches que j’avais su entendre en levant les yeux au ciel. J’ai revu cette vieille dame, l’escalier, la fontaine, l’église, le Garlaban, le chat, les jeunes mariés et le vieux monsieur ; j’ai imaginé ce château qui existait pas très loin jadis et qui fut pillé, brûlé, reconstruit et détruit, j’ai repensé à ce château aux murs d’argile qui m’engloutissait, j’ai repensé à tous ces gens célèbres qui ont vécu à cet endroit, le Roi René, la Reine de Sicile Jeanne De Laval, François 1er, le Duc de Guise, Louis XIII. Que me disait cette Tour ?
Nous cherchons tous ce que nous savons déjà. Le futur est là, devant moi, et je ne le vois pas.
Sensa