Correspondances 001 : "Ce n'est pas tout de mourir, il faut mourir à temps"
« J’ai toujours eu peur de la mort même à l’âge où normalement on ne la craint pas. J’ai eu peur de mourir toute ma vie. Aujourd'hui, à quarante et un an, je puis dire enfin que je la crains un peu moins ou du moins, j'essaye de comprendre que signifie ce sentiment qui envahie mon être parfois.
Cette mort dont je parle m’a hanté toute ma vie. Mais cette mort, c'est aussi la sienne, la mort de celle qui m'a donné la vie. Mais tout ceci est terminé aujourd’hui. Je ne crains plus sa mort et je suis enfin délivrée de ce sentiment de culpabilité qui générait cette crainte. Elle souffre, elle pourrait sans doute disparaître du jour au lendemain et pourtant, étrangère à sa souffrance, je sais aujourd'hui qu'elle ne m'appartenait pas mais qu'elle me l'avait tout simplement transmise à ma naissance ; j'avais reçu sa souffrance en héritage pour la soulager de ce poids. Elle m’avait conçu pour elle, pour que je l’aide à vivre, pour qu’elle puisse à travers moi faire ce qu’elle-même n’avait pu réaliser. Ce n’est pas parce qu’elle souffre que je souffre. Ce n’est pas parce qu’elle n’a aucune raison de vivre et n’a jamais trouvé de sens à sa vie qu’il en est de même pour moi. Je sais que je ne l’accompagnerai plus dans ce voyage destructeur qui conduit au néant en éclipsant ce que je suis pour qu’elle puisse exister. Ce n’est pas parce qu’elle tourne le dos à la vie que je dois renoncer à cette vie qui me tend la main depuis toujours et à laquelle j'ai moi-même tourné le dos depuis si longtemps sans comprendre pourquoi.
Christian, il ne fallait pas qu’elle joue avec mes sentiments ni avec ceux des êtres qui lui sont attachés. A-t-elle compris qu’elle a fait souffrir ses proches, son mari, sa fille et maintenant toi, son fils, quand, à bout de souffle de vie, il ne lui restait plus qu’à montrer sa déchéance, comme si, en la partageant, elle se déchargeait d’une partie du fardeau qu’elle traîne depuis tant d’années.
Depuis ma naissance, j'étais chargée d'une mission mais je n'en ai jamais compris le sens et me suis trompée sur tous les tableaux. Je pensais devoir lui donner la vie, la rendre heureuse, elle qui avait tant souffert, elle qui avait été abandonnée par sa propre mère et son père, elle qui avait été trahie par sa famille, ses frères et qui avait été obligée de fuir le pays, sa terre natale, honteuse et coupable d'avoir voulu vivre sa vie de femme en renonçant à être une esclave au service de ses proches. Vouloir vivre sa vie de femme au prix du désespoir et du châtiment que lui ont infligé ses frères, sa mère, quand lors de la maladie de son père et de son décès qui a suivi, personne ne l'a prévenue, pour la punir encore d'avoir voulu gagner sa liberté qu'elle n'a d'ailleurs jamais réussi à trouver même en quittant l'Espagne pour la France, à près de mille kilomètres ; les liens qui l'attachaient à sa faute ne se sont jamais rompus, la laissant attachée à vie à sa culpabilité. Elle a cru gagner sa liberté mais elle s’est enfermée encore plus dans sa non vie, ne pouvant exister avec ce poids qu’elle traînait avec elle.
Christian, mon frère, j’ai mis du temps à comprendre qu’il n’était pas de mon devoir de lui donner la vie car je n’en avais tout simplement pas le pouvoir. Je pensais qu’il était de mon devoir de veiller sur elle, de la rendre heureuse alors que ma mission était de réparer ce qu’elle-même n’avait pas réparé : mettre à jour la vérité au prix de la solitude, je sais, personne ne m’écoute. En effet, elle est âgée et je n’ai pas le droit de lui faire cela à son âge. Mais, je préfère choisir le chemin de la solitude et me faire enfin confiance même si personne ne souhaite ouvrir les yeux car seule une fille indigne oserait avouer que sa mère a été une mauvaise mère et non une mère aimante. Je choisis la solitude pour enfin exister, prendre racine et grandir pour devenir un jour, si la vie m'en laisse le temps, ce que je ne connais pas encore, moi-même. Je choisis de salir son image et par là-même la mienne mais j’en prends la responsabilité pour réparer tout ce mal et arrêter, une fois pour toute, cette transmission destructrice et ouvrir une fenêtre sur la vie.
Enfant déjà, je lui servais de béquille pour la garder en vie. Mais, bien entendu, malgré tous mes efforts, je restais là, impuissante, déçue par mon échec, coupable de son malheur de vivre qu’elle m’exposait, jour après jour, pour me culpabiliser davantage afin de se décharger de sa propre douleur. Elle n’a jamais su que le bonheur est en chacun de nous et que c’est à nous mêmes de le trouver et de le faire naître. Cette mère qui nous a tant aimer ne nous a, en fin de compte, pas aimé du tout. Son amour n'était qu'un chantage émotionnel, et ce chantage est impardonnable lorsqu’on le fait subir à un enfant, un être fragile, plein de vie et de spontanéité, qui ne demande qu’à s’exprimer et à faire naître sa personnalité, à vivre à pleins poumons au rythme des pulsations de son coeur.
Notre mère aurait du se soigner, soigner son mal de vivre et sa dépression. Peut-être aurait-elle compris qu’on ne joue pas avec les sentiments et les émotions d’un enfant, qu’on ne lui dicte pas sa vie en lui imposant un chemin qui ne lui appartient pas. Car, cela revient à lui infliger, dès son plus jeune âge, un destin qui n'est pas le sien.
Combien d’heures passées à écrire ces lignes "je me ronge les ongles car je n'aime pas ma maman", écriture baignée de larmes qui m'ont conduite à me détester, à me haïr pour tout le mal que j'avais fait à cette mère que j'aimais tant. Je voulais disparaître quand, assise à table devant mon bourreau, j'aurais voulu qu'elle m'épargne et me donne enfin ce que j'attendais et qui jamais ne se produit, un peu de tendresse, du réconfort, qu'elle me prenne dans ses bras pour me dire qu'il n'en était rien, que je n'avais rien fait d'aussi horrible, que je ne lui avais rien fait de mal et qu'elle savait que je l'aimais comme un enfant aime sa mère car il ne peut que l'aimer pour vivre. Au lieu de cela, je me heurtais à ce silence qui durait des mois parfois, aucune parole, aucun geste d’amour, aucune expression sur son visage, son regard qui fuyait le mien pour mieux me punir. Je finissais par ne plus oser la regarder. Je voulais disparaître, je voulais mourir pour ne plus vivre ces moments de torture que j'appréhendais régulièrement. Aussi, je cachais mes mains pour qu'elle ne puisse les voir et constater que mes ongles étaient toujours rongés. Ne comprenait-elle pas que ces derniers étaient rongés car sa petite fille était anxieuse, anxieuse de la sanction qui pouvait tomber à tout moment sur elle, à l’improviste comme la mort nous frappe souvent lorsqu’on s’y attend le moins. Je vivais dans le sursis de la punition, de la sanction, du châtiment pour des fautes que je n’avais pas commises. Je vivais dans le sursis aussi je ne vivais pas Christian, je survivais à l’âge où l’enfant ne demande qu’à vivre. Que faisait-elle de toute cette prose, la montrait-elle à mon père qui le soir rentrait tardivement, épuisé par son travail. J’aurais tant voulu qu’il prenne ma défense, qu’il ne me laisse pas à la merci de mon bourreau, qu’il me délivre enfin de cette prison psychique dans laquelle elle m’avait emmurée. Mais, sans doute épuisé par son travail, il préférait me sanctionner encore en ne prenant pas le temps de comprendre et en me disant d'être plus gentille avec ma mère la prochaine fois sinon il sévirait lui aussi.
Durant des jours et des jours, elle ne m'adressait pas la parole, des mois parfois. Je partais le matin à l’école, honteuse et coupable. J’essayer de rattraper ma faute en étant bonne élève. J'espérais toute la journée retrouver ma maman heureuse de me voir le soir, qu'elle oublie tout le mal que je lui avais fait. Mais, en rentrant de l'école, je retrouvais ma maman triste, le regard fermé, l'air sévère et muette. Aussi, j'avalais vite le bol de lait qu'elle avait préparé pour moi, sans envie parfois, et partais me cacher dans ma chambre. J’étais une bonne élève à l’école et une mauvaise élève à la maison. J’avais les félicitations de mes professeurs mais jamais celles de mes parents. J’ai connu le piquet à la maison alors que je n’ai subi aucune punition scolaire. Pourquoi m’a-t’elle laissée pleurer, devant mes lignes ou devant le mur derrière la porte de la salle à manger alors que je n’avais rien fait. Comment pouvait-elle, en tant que mère, rester là, devant moi, assise sans me regarder, sans aucune compassion pendant des heures, sans émettre une parole, indifférente à ma peine et à mes pleurs. Comment pouvait-elle rester des jours sans me parler si ce n'est pour me culpabiliser pour tout le mal que je lui avais fait : mais, quel mal ? Que lui avais-je donc fait de si terrible pour mériter un tel châtiment ? Pourquoi m’a-t-elle « abandonné », je ne lui avais rien fait. Elle n’en a jamais eu conscience, mais elle m’a bel et bien abandonné, seule face à moi-même et à l’image d’enfant bourreau de sa mère, pendant que toi, mon frère, tu jouais à l’extérieur avec ton camarade d’école.
Aujourd'hui, j'essaye d'apprendre à aimer ce que je suis, à ne plus me détester et me haïr, j'essaye de m'aimer pour pouvoir enfin exister et oser être celle que je n'ai jamais osé être, moi-même, car je sais que c’est le seul chemin qui mène au bonheur, le bonheur de vivre. Christophe André dans son livre "Imparfaits, libres et heureux" nous indique qu'il faut s'aimer soi-même en toute amitié et se traiter comme si nous étions notre meilleur ami. Je souhaite aujourd'hui aimer ce que je suis et ne plus craindre la vie et le monde. Apprendre à s'aimer pour pouvoir aimer ses proches et la vie dans le don de soi est pour moi la voie sur laquelle j'essaye de poser mes pas désormais car je sais que c’est la seule issue pour trouver sens à sa vie.
Notre mère a cru nous donner tout l'amour qu'elle portait en elle mais cet amour n'en était pas, c'était en quelque sorte du désamour. Certains diront qu'elle nous a aimé "à sa manière" car ils n'osent pas affronter la réalité et "redevenir conscients" car cela les renvoie à leur propre manque, ce manque d'amour qui les fait souffrir et dont ils ne peuvent prendre conscience. Notre mère a manqué d'amour et a cherché toute sa vie à remplir ce vide au fond d'elle en se servant de nous, de son mari, de sa fille sans jamais y arriver car nous ne pouvons donner ce que sa mère ne lui a donné, nous n'en avons pas le pouvoir.
Christian, je souhaite enfin, à quarante et un an, reprendre ma liberté ou plutôt la conquérir. Devenir une femme libre même si cette liberté sera payée au prix de la souffrance.
Notre mère ne m’a pas respectée en tant que personne, je ne crains pas de le dire car ceci est la réalité, celle que l'enfant que j'ai été a vécu. L'enfant est une personne, l'enfant n’est pas un objet d'amour, l'enfant est un être en construction, un être fragile. Il convient de l'aider à grandir en prenant le plus grand soin. L'enfant que nous mettons au monde ne nous appartient pas. Il n'appartient qu'à lui-même et refuser cela c'est dénier, dès son plus jeune âge, ce qu'il est, un être à part entière, un petit Homme en formation qui ne demande qu'à vivre et à se développer pour devenir un jour lui-même.
Cette femme m’a enlevée toute la spontanéité et toute la vie que je portais en moi. Elle m’a emmuré, enfermé, ligoté psychiquement pour mieux me posséder et me garder, me façonner à son image ou à celle à laquelle elle voulait ressembler pour combler son amour narcissique.
Christian, notre mère est aveugle, aveugle depuis toujours. Je le comprends désormais. Je comprends sa souffrance qui la pousse à fermer les yeux sur sa vie, sur son vécu, sur son enfance, sur son abandon. Elle ne peut ressentir aucune compassion si ce n’est pour elle-même.
Elle me racontait souvent ses terreurs de la nuit lorsque sa propre mère, pour l’éduquer, l’envoyait au grenier où les rats avaient élu domicile, alors qu’elle n’était qu’une enfant, pour chercher des choses qui n’étaient qu’un prétexte pour la confronter à sa peur du noir. Comme une enfant sage, elle obéissait, terrorisée par la peur du noir et des rats. Un jour, revenant du grenier, elle couru si vite dans l’escalier pour redescendre qu’elle tombât et se brisât le bras. Elle me racontait cela sans émotion, comme pour me dire : « ma fille, délivres moi de ce vécu que je ne puis rendre conscient car trop de souffrance remontait à la surface ». En me racontant son enfance, cela lui permettait d’échapper à la mort en se délivrant par la parole tout en niant la réalité. Elle niait le désamour de sa mère, se l’avouer aurait été trop douloureux. Sa mère ne l’aimait pas comme son père, ni ses frères d’ailleurs. Mais notre mère n’a jamais eu le courage d’en prendre conscience sans doute à cause de la religion, du respect et de l’obéissance qu’elle devait à son père et à sa mère. Et pourtant, c’est bien de cela dont elle a souffert toute sa vie, avec toute la culpabilité qui lui a été léguée, en héritage, par les personnes qu’elle aimait le plus au monde, ses propres parents, ses bourreaux, à qui elle devait un respect au-delà de ce qui pouvait être acceptable. Elle en a souffert toute sa vie, elle est devenue aveugle ne pouvant voir la souffrance de ses proches ; elle a transgresser la loi du respect des anciens en osant fuir sa propre maison, à vingt-huit ans, en s’éloignant des êtres qu’elle aimait le plus, pour un pays inconnu où elle ne connaissait personne, car elle n’en pouvait plus de subir cette emprise et cet enfermement. Elle a fuit le malheur sans jamais détacher ses chaînes à près de mille kilomètres. Elle a fuit son pays natal, l’Espagne, en emportant avec elle ses larmes, ses pleurs d’enfant, ses attentes non comblées, sa peine de quitter ses proches, sa famille, son désespoir, sa solitude, son abandon et c’est de cela dont elle souffre encore aujourd’hui, cinquante ans après son exode.
Je terminerai ma lettre par quelques lignes écrites par Jean-Paul Sartre en parlant de son père, Jean-Baptiste, dans « les mots », père mort à l’âge de 30 ans alors qu’il n’était qu’un enfant : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté. Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux ; en avoir, quelle iniquité ! Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. Par chance, il est mort en bas âge ; au milieu des Enées qui portent sur le dos leur Anchises, je passe d’une rive à l’autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval sur leurs fils pour toute la vie ; j’ai laissé derrière moi un jeune mort qui n’eut pas le temps d’être mon père et qui pourrait être, aujourd’hui, mon fils. Fut-ce un mal ou un bien ? Je ne sais ; mais je souscris volontiers au verdict d’un éminent psychanalyste : je n’ai pas de Sur-moi. Ce n’est pas tout de mourir : il faut mourir à temps ».

