Nous sommes le monde…
Aujourd’hui, lundi, le ciel est b leu et la chaleur commence à se faire sentir alors qu’il n’est que 7 h 30 du matin. J’attends Dominique qui doit venir me récupérer devant chez moi. Je ne connais cet homme que par la voix au téléphone. C’est le taxi qui va accompagner mes petits voyages quotidiens à l’hosto pendant 7 semaines et demi. Cela fait déjà plus de 25 ans qu’il accompagne des malades à l’Hôpital.
Après avoir fait connaissance, je suis déjà convaincue que c’est une personne très sympa, je ne pouvais pas tomber mieux. Il est d’origine Corse et se rend trois fois par an à l’Ile Rousse dans sa maison familiale pour se ressourcer. Cet homme d’une soixantaine d’années je pense est plein de vie et, après trois quart d’heure de route à ses côtés dans sa vieille Mercedes (il n’a pas la clim), j’ai senti mon potentiel énergétique plus élevé. J’ai oublié où j’allais et qui j’étais ; curieuse de connaître ce personnage qui, de phrase en phrase, se confie à moi d’une manière si spontanée que j’ai l’impression de l’avoir déjà connu dans une autre vie.
J’ai l’impression que le temps est plus long, plus dense, que les minutes sont plus enrichies. Je suis surprise qu’il ne prenne pas l’autoroute, il ne dépasse pas le 60 à l’heure et soudain, je comprends. Je comprends que cet homme vie hors du temps, il est en quelque sorte « d’un autre monde ». Il a su vivre hors de ce temps où la vie n’a aucune place, aucun sens. Il a réussi, à sa manière, à « apprivoiser » le temps, celui qui nous échappe sans que nous en ayons conscience.
A son contact, mon propre temps a pris une toute autre couleur, une autre profondeur, je me retrouve dans une autre dimension. Je réussis à me fondre dans son espace temps jusqu’à oublier tout mon être ; s’oublier pour se fondre dans l’instant présent et « être » tout simplement pour coller au plus près de la vie.
Je ne peux m’empêcher de penser au texte de Paulo Coelho : « une journée au moulin » issu de son livre « comme un fleuve qui coule ». En voici quelques lignes :
« ma vie, en ce moment, est une symphonie composée de trois mouvements distincts : « beaucoup de monde », « quelques uns », « personne ou presque »… « Beaucoup de monde » c’est lorsque je suis en contact avec le public, les éditeurs, les journalistes. « Quelques uns » c’est lorsque je vais au Brésil, retrouver mes vieux amis, me promène sur la plage de Copacabana, prends part à quelques mondanités, mais en général reste chez moi. »
Pour « Personne ou presque », c’est le temps qu’il passe dans son vieux moulin, solitaire, au contact de la nature.
Après lecture, je comprends qu’il est sans doute une erreur de demeurer dans le même « mouvement » ou bien « espace temps » pour ce qui me concerne car cela nous rend forcément aveugle. C’est comme si nous restions figés sur le versant nord d’une montagne sans jamais en atteindre le sommet. Nous n’en verrons jamais le versant sud ni n’en éprouverons les vertiges que nous procure la satisfaction de voir à 360 ° lorsque que nous atteignons le sommet.
Il est vrai que la contrepartie de cette expédition est le risque de chute, de doute, d’incertitude du lendemain, mais lorsque notre âme se fige aux altitudes de notre potentiel de vie, lorsqu’elle sait se connecter aux seules pulsations vitales, la peur, le danger, le doute et la mort n’existent plus car nous sommes connectés à l’essence même de la vie.
Demeurer au contact du temps qui nous étouffe ne nous laisse que peu de temps ou p&as du tout pour apprécier la vie et ses richesses, la nature, les relations humaines, tout ce qui nous ressource et augmente notre potentiel de vie. Je comprends désormais que dans cet espace temps, il est très difficile d’être soi-même et même impossible. En quelque sorte, il est impossible « d’être en vie » alors que nous pensons être entourés de vie. Je repense à ce que j’avais écrit il y a quelques temps, qu’il y avait plus de morts sur terre que dans les cimetières.
Etre en vie ce n’est pas regarder le monde, les gens en gardant toute une vie la même paire de lunettes mais simplement comprendre que nous faisons partie de ce monde et que nous en sommes une minuscule partie, il convient d’être humble. De notre état de spectateur du monde, nous devons devenir acteur. En fin de compte, nous sommes acteur de ce monde.
Pour finir, je pense que nous sommes Le Monde, avec toutes ses richesses aussi, dans cette dimension, le soleil devient plus brillant, sa chaleur plus douce, ses rayons ne sont là que pour nous, le vent vient caresser notre âme et la rend meilleure, les gouttes de pluie viennent se poser sur nous pour réveiller nos sens, l’herbe devient plus verte et nous apprécions le ciel gris comme nous apprécions le ciel bleu.
Ce monde existe, il est là, devant mes yeux, et me tend la main depuis toujours…
Sensa

